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Faut il boycotter les journaux « de luxe »?

Par | Catégorie: Actualité | Le 17 déc 2013

La semaine passée avait lieu la cérémonie de remise des prix Nobel 2013. Mais, l’évènement qui aura le plus été discuté par les scientifiques s’est en fait réalisé la veille de cette cérémonie lorsque Randy Schekman, co-lauréat du Nobel de physiologie et médecine cette année, a déclaré vouloir désormais boycotter les journaux qu’il qualifie « de luxe »: Nature, Cell et Science.

La nouvelle aura été accueillie de différentes manières. Nombreux furent ceux qui saluèrent cette initiative tant ces trois revues ont pris une importance que l’on peut jugée disproportionnée chez de nombreux scientifiques (et, admettons le, les scientifiques en sont en grande partie responsables). Cependant, de nombreuses voix ont aussi pointé l’ironie de la situation: Schekman a bien profité de ce système et a publié de nombreux articles dans Nature, Cell ou Science (notamment celui lui ayant valu le Nobel), y compris très récemment. De plus, Schekman est l’un des fondateurs du jeune journal eLife qui aspire à concurrencer les mastodontes tels que Nature ou Science.
Les avis les plus balancés (exemples en anglais: 1 et 2) n’auront pas manqué de noter que Schekman a cependant déjà un passif de militant (par exemple le journal eLife innove dans de nombreux domaines) et qu’il aura seulement profité de la lumière des projecteurs pour faire passer un message qui lui est cher et pour lequel d’autres se sont battus dans l’ombre depuis plusieurs années.

Si l’on fait abstraction de son auteur et de son contexte un telle question a cependant le mérite de soulever une question importante: faut il boycotter les journaux de luxe? Tentative de réponse en 3 points.

La clef du paradis?

Pour les moins initiés d’entre vous, rappelons comment les résultats scientifiques sont publiées. Tout d’abord des chercheurs effectuent le travail de recherche et écrivent un article compilant les résultats et leur interprétation. Ils soumettent ensuite cet article à un journal qui décide si son contenu correspond à l’impact qu’ils attendent et à la ligne éditoriale du journal. Dans la positive, ils envoient cet article à des experts (d’autres chercheurs) qui jugent si oui ou non l’étude est robuste et les conclusions nouvelles. Si tous ces critères sont réunis, l’article est alors publié dans la revue. Certaines de ces revues, telles que Nature, Science ou Cell sont parmi les plus sélectives et se targuent donc de proposer les travaux les plus innovants en biologie ou autres sciences. Autre fait important dont je discuterai plus loin, elles sont en accès fermé (le contenu n’est pas libre gratuitement).

Dans la tête de nombreux scientifiques, une publication dans l’un de ces trois prestigieux journaux est la panacée et les aidera grandement dans le développement de votre carrière ou leurs demandes de fonds. C’est aussi ce que laissait récemment entendre une récente compilation d’anecdotes complaisantes publiées par… Nature.

L’idée sous-jacente est que ces journaux publient ce qui se fait de mieux en terme de science et qu’y avoir votre nom imprimé équivaut à une carte de membre dans le club fermé des scientifiques importants. En pratique cela s’avère bien évidemment différent. Tout d’abord, certaines études (exemple) ont montré que le prestige (dans ce cas, son rang dans la hiérachie) de la revue dans laquelle est publiée un article n’est en soi pas un indicateur de la qualité dudit article. Cela est d’ailleurs confirmé par le fait que ces prestigieux journaux sont aussi ceux qui ont le plus d’études retirées car elles se révèlent au final être fausses (mais il faut pondérer par le fait que ces revues sont les plus lues et donc que les résultats qui y sont publiés sont plus exposés aux critiques).

Cependant, cette idée a la vie dure et nombreux sont ceux qui pensent qu’il sera difficile d’obtenir une place de professeur dans une université sans avoir une publication dans l’un de ces journaux, les jurys inférant la qualité scientifique d’un article à partir du journal où il a été publié. Certains, tels Michael Eisen, professeur à l’université de Berkeley et fondateurs de PLOS avancent que ce n’est pas le cas en brandissant en exemple sa carrière réussie malgré son boycott des prestigieuses revues à accès fermés. Mais il s’agit là d’un exemple (et un contexte) particulier et il est difficile d’avoir des données d’ensemble sur la question. Certains organismes de financement scientifiques ou universités indiquent ne prendre que la qualité du travail de recherche en compte lors des procédures d’évaluation mais il est difficile á quel point cette politique est strictement suivie.

En l’absence de telles données les chercheurs, jeunes ou moins jeunes, semblent donner le bénéfice au doute et privilégier les publications dans les revues prestigieuses. J’ai récemment été amené à modérer une table ronde sur l’Open Access (sujet dont je parle dans quelques paragraphes) et, un petit sondage final mené à main levée m’aura montré qu’environ 75% des jeunes chercheurs de l’assistance (n’ayant pas encore de postes fixes) disaient privilégier une publication dans un journal prestigieux mais d’accès payant à une publication dans un journal au nom moins ronflant mais libre d’accès. Même si l’on peut questionner la représentativité d’un tel sondage, il témoigne tout de même d’un mode de pensée bien ancré dans la communauté des biologistes, y compris les plus jeunes.

Il faudra alors bien plus qu’un boycott pour réformer un tel système. Boycotter les trois journaux de têtes ne ferait que faire émerger d’autres journaux (eLife?). Le problème vient plutôt de cette nécessité bien humaine d’avoir une référence pour juger un travail. Comme cela a justement été mentionné par différents observateurs, si l’on ne tient plus en compte les journaux de publications pour estimer la qualité d’un travail (ce qui devrait être le cas dans un monde idéal), nombreux seront ceux qui seront tentés d’utiliser d’autres estimations comme le directeur de thèse d’un étudiant ou encore ses précédentes universités d’affiliation. Cette paresse intellectuelle a la vie dure car elle permet bien souvent d’avoir une estimation de base plus ou moins correcte. Mais lorsqu’il s’agit de choisir un seul candidat parmi plusieurs dizaines, de telles approximations desserviront de nombreux candidats qui, bien que doués, auront le malheur de ne pas rentrer dans les cases prédéfinies.

Au final, une réforme des systèmes d’évaluation est donc bien plus souhaitable dans ce cas. Si il est achevé, les gens se soucieront alors peu du journal de publication et l’idée d’un boycott n’aura alors plus lieu d’être.

Un système de filtre

Les journaux ici incriminés défendent souvent leur gamelle en rappelant qu’ils effectuent avant tout un gros travail de filtrage éditorial. Comprenez: en lisant leur revue vous aurez accès à ce qui se fait de mieux et serai rapidement au courant des dernières avancées dans différents domaines.Le problème est que la qualité scientifique est jugée par une petite poignée d’experts qui ne sera jamais réellement objectif ni infaillible.
Bien qu’il s’agisse d’un premier filtre qui évite les grosses erreurs d’être publiées, le système montre régulièrement ses limites et nombreuses sont les études qui sont publiées bien que présentant de nombreux défauts. Certaines sont retirées a posteriori, d’autres non. Comme énoncé plus tôt, les revues les plus prestigieuses sont aussi celles qui accumulent le plus de rétractations d’articles.

Dans un tel contexte, difficile donc de gober l’argument du tri tel quel. Mais, là aussi, un boycott n’est pas en soi une réponse dans la mesure où ce problème touche, à des degrés divers, tous les journaux. La solution réside donc dans le développement d’approches et d’outils alternatifs de publication. La revue par les pairs en post publication est certainement le plus développé à l’heure actuelle. Des archives telles que Arxiv ou, plus récemment, biorxiv fonctionnent sur un tel principe. Les articles « bruts » sont déposés sur ces serveurs après un filtrage minimaliste et les scientifiques décident chacun de leur coté du crédit qu’ils apportent aux conclusions de l’étude. En parallèle, différents outils sont développés pour estimer l’impact d’un article, trouver les articles les plus a même de vous intéresser ou encore commenter facilement les articles publiés.

Plus q’un boycott, la promotion de tels modes alternatifs de publication et de tri constitue un geste bien plus fort pour un résultat au final similaire.

Accès libre et modèle économique

Un dernier défaut majeur souvent attribué aux journaux tels que Nature, Science ou Cell est leur modèle économique qui repose sur la vente d’abonnements. Cela implique que les articles issus de recherches financées par les deniers publics finissent par devenir la propriété exclusive de ces journaux qui les revendent aux bibliothèques universitaires à prix d’or. De par ce fait, de nombreuses personnes se voient dans l’impossibilité de lire ces articles et d’avoir accès à la connaissance scientifique.

Nature, Cell et Science sont des journaux à abonnement mais ils sont loin d’être les seuls. Ils proposent cependant de rendre votre article public contre quelques milliers de dollars. Cette pratique permet de couvrir les frais de publication et la majorité des journaux en accès libre fonctionnent sur ce modèle. Cependant, les journaux les plus prestigieux sont aussi ce qui font payer le plus cher la publication de l’article en accès libre, profitant ainsi de la forte volonté des chercheurs de publier dans leurs pages.

Que votre contenu soit en accès libre ou non, ces revues profitent de l’importance que leur accorde les chercheurs (étrangement essentiellement dans le domaine de la biologie) pour maintenir des prix prohibitifs (un abonnement pour un seul journal pour une seule université peut se négocier à plusieurs dizaines de milliers d’euros) malgré un travail propre minime de la part du journal (le travail de recherche et de revue experte est fait par des chercheurs non payés). De telles pratiques permettent à cette industrie d’afficher des marges record (de l’ordre de 30 à 40%) sur le dos des finances publiques. Je n’ai rien contre les entreprises qui gagnent de l’argent mais, dans un tel cas, le prix de facturation ne se justifie pas par une forte valeur ajoutée. De plus le service repose essentiellement sur le travail gratuit des chercheurs qui effectuent et jugent les travaux de recherche publiés. Ce système pourtant bien ancré est moralement contestable et justifie un boycott de ses acteurs (Nature, Cell, Science et de nombreux autres – y compris certains en accès libre) pour quiconque s’y oppose.

Au final, Nature, Cell et Science ne sont que la partie la plus visible de la relation irrationnelle qu’entretiennent chercheurs et revues scientifiques. Le boycott des trois titres phare ne constitue en soi qu’une demi mesure si l’on ne s’attaque pas à réformer en parallèle le système de publication scientifique englué dans sa structure historique dépassée et l’action des lobbys industriels et si l’on ne promeut et n’utilise pas les fleurissantes approches alternatives de publication.

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3 commentaires »

  1. Un membre de mon laboratoire qui fait régulièrement partie de jurys de diverses bourse m’expliquait que s’ils avaient du temps, ils épluchaient les dossiers en détail pour repérer les plus prometteurs mais que sans temps ni argent, le nombre de Nature/Science/Cell servait comme valeur refuge.

    À lire également, le récent papier d’Adam Eyre-Walker et Nina Stoletski sur l’évaluation de la science. Ils montrent que le journal d’origine est utilisée comme mesure a priori de l’importance d’un article, mais que cette mesure est faussée : les articles provenant de grosses revues sont artificiellement vues comme importantes.
    http://www.plosbiology.org/article/info:doi/10.1371/journal.pbio.1001675

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