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L’eugénisme, cette mode du XIXème siècle

Par | Catégorie: Biologie, Dossier, Historique | Le 11 oct 2013

Depuis les actions du régime nazi d’Hitler tels que le programme T4 ou la Shoah, l’eugénisme, c’est peu de le dire, a plutôt mauvaise presse. Cependant, avant ces évènements tragiques, l’eugénisme fut un courant de pensée très répandu chez les notables et universitaires européens. Des scientifiques, en particulier anglo-saxons, parmi les plus brillants de leurs générations développèrent un courant eugéniste trouvant sa justification dans les récentes découvertes scientifiques, dont celles de Darwin. Mais ils n’auront pas seulement utilisé la science à dessein, ils l’auront aussi faite avancer. Petite perspective historique.

Un panthéon d’eugénistes

francis_galton_1850sSir Francis Galton

Bien que se référant à des idées déjà répandues, on attribue à Francis Galton la naissance de l’eugénisme en tant que terme et idéologie dans la seconde moitié du XIXème siècle. Scientifique, inventeur et explorateur, Galton a aussi la particularité d’être le cousin de Charles Darwin (arbre généalogique des Darwin), père de la théorie de l’évolution. Ceci est en fait bien plus qu’une simple coïncidence tant l’eugénisme était une idéologie répandue au sein de la bourgeoisie et du milieu académique britannique. Outre Galton, de nombreux universitaires britanniques renommés tels que Karl Pearson, Ronald Fisher, Julian Huxley (Frère de Aldous et petit fils de Thomas Henry alias le bulldog de Darwin), John Haldane ou Herbert Spencer auront embrassé ou développé les thèses eugénistes. Un bien beau panthéon scientifique cumulant de nombreuses distinctions telles que des médailles Darwin, Copley ou des titres de Sir prouvant que de telles pensées n’étaient pas marginalisées à l’époque. Dans d’autres pays d’autres grands noms comme Charles Richet, Alexis Carrel (tous deux prix Nobel de médecine français en 1913 et 1912 respectivement), l’américaine Margaret Sanger (initiatrice du planning familial) défendirent aussi ces idées.

Décadence sociale et science triomphante

Le point commun de la majorité de ces scientifiques était leur appartenance à une certaine élite de l’Angleterre victorienne et la peur de la décadence de leur pays. La révolution industrielle venait en effet de restructurer les sociétés occidentales avec l’émergence d’un prolétariat qui avait la fâcheuse caractéristique d’accumuler aux yeux des notables toute sorte de tares et de se reproduire rapidement. Une telle prolifération de personnes si imparfaites ne pouvait que signifier la fin de la société telle qu’elle était structurée. Le racisme social constituait donc l’une des bases de la naissance l’eugénisme.

Cette époque était aussi porteuse de progrès scientifique et technologique. La médecine se développait, les machines à vapeurs venaient booster la production industrielle et Charles Darwin venait de publier les fondations de la théorie de l’évolution. La publication de l’Origine des espèces fut du pain béni pour les eugénistes. Les caractères étaient héréditaires (les travaux de Mendel étaient alors inconnus à l’époque et certains eugénistes conduisirent alors leurs propres études sur le sujet), la sélection naturelle se débarrassait des individus les plus faibles alors pourquoi diable la société permettait aux idiots et prolétaires de se reproduire aussi nombreux ou encore de les soigner une fois malades. Les pensées eugénistes commençaient alors à se propager bien que, de l’aveu même de Galton, se confinait essentiellement au milieu universitaire.

Les propositions de méthodes à employer furent diverses. Certains préconisaient l’éradication des malades ou idiots – ou du moins le contrôle de leur reproduction – quand d’autres préféraient encourager les bourgeois et intellectuels à se reproduire plus et avec des personnes partageant ces même caractéristiques. Une autre idée répandue était de ne pas proposer d’assistance (médicale et sociale) aux malades afin de ne pas entraver le travail de la sélection naturelle (vous pouvez consulter la page Wikipédia sur l’eugénisme pour en savoir plus sur les différents courants de pensée).

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Exemple de propagande eugéniste aux Etats Unis. Crédits photo

Qu’en pensait Darwin?

Malgré lui, Charles Darwin joua donc un rôle important dans le développement de la pensée eugéniste. Ceci le poussa à s’exprimer publiquement sur le sujet, notamment au travers du livre La descendance de l’homme et la sélection sexuelle (consultable ici). L’ enseignement majeur de ce livre est que Darwin n’était pas en phase avec la notion d’eugénisme et préférait penser qu’aider son prochain faisait partie de la nature humaine même si cela avait pour résultat de donner une chance aux plus faibles.

Notre instinct de sympathie nous pousse à secourir les malheureux ; la compassion est un des produits accidentels de cet instinct que nous avons acquis dans le principe, au même titre que les autres instincts sociables dont il fait partie. La sympathie, d’ailleurs, pour les causes que nous avons déjà indiquées, tend toujours à devenir plus large et plus universelle. Nous ne saurions restreindre notre sympathie, en admettant même que l’inflexible raison nous en fît une loi, sans porter préjudice à la plus noble partie de notre nature. Le chirurgien doit se rendre inaccessible à tout sentiment de pitié au moment où il pratique une opération, parce qu’il sait qu’il s’agit pour le bien de son malade ; mais si, de propos délibéré, il négligeait les faibles et les infirmes, il ne pourrait avoir en vue qu’un avantage éventuel, au prix d’un mal présent considérable et certain. Nous devons donc subir, sans nous plaindre, les effets incontestablement mauvais qui résultent de la persistance et de la propagation des êtres débiles.

Cependant, une lecture plus approfondie révèle une certaine ambigüité du personnage. Tout d’abord il était en accord avec les travaux de son cousin Francis Galton qui prétendait que le génie (ou son absence) était héréditaire.

Nous observons chez l’homme des faits analogues dans presque toutes les familles ; les travaux admirables de M. Galton [69] nous ont maintenant appris que le génie, qui implique une combinaison merveilleuse et complexe des plus hautes facultés, tend à se transmettre héréditairement ; d’autre part, il est malheureusement évident que la folie et le dérangement des facultés mentales se transmettent également dans certaines familles.
[69] Hereditary Genius : An inquiry into its Law and Consequences, 1869.

Il relaie aussi des études liant la sélection de caractères en fonction des classes sociales. Les observations ne sont certes pas de lui mais Darwin ne s’oppose pas pour autant au résultat de ces études.

On assure qu’à leur naissance, les mains des enfants des ouvriers sont, en Angleterre, plus grandes que celles des enfants des classes aisées. C’est peut-être à la corrélation qui existe, au moins dans quelques cas, entre le développement des extrémités et celui des mâchoires qu’on doit attribuer les petites dimensions de ces dernières dans les classes aisées, qui ne soumettent leurs mains et leurs pieds qu’à un faible travail. Il est certain que les mâchoires sont généralement plus petites chez les hommes à position aisée et chez les peuples civilisés que chez les ouvriers et chez les sauvages. Mais, chez ces derniers, ainsi que le fait remarquer M. Herbert Spencer, l’usage plus considérable des mâchoires, nécessité par la mastication d’aliments grossiers et à l’état cru, doit influer directement sur le développement des muscles masticateurs et sur celui des os auxquels ceux-ci s’attachent.
NDLA: la section références de cette partie était vide dans la version que j’ai consultée, je ne l’ai donc pas reproduite.

Ensuite, il soutenait (de manière assez nuancée cependant), qu’après tout, si les plus faibles pouvaient ne pas se reproduire, le monde ne s’en porterait pas forcément plus mal.

… les effets incontestablement mauvais qui résultent de la persistance et de la propagation des êtres débiles. Il semble, toutefois, qu’il existe un frein à cette propagation, en ce sens que les membres malsains de la société se marient moins facilement que les membres sains. Ce frein pourrait avoir une efficacité réelle si les faibles de corps et d’esprit s’abstenaient du mariage ; mais c’est là un état de choses qu’il est plus facile de désirer que de réaliser.
Dans tous les pays où ils existent des armées permanentes, la conscription enlève les plus beaux jeunes gens, qui sont exposés à mourir prématurément en cas de guerre, qui se laissent souvent entraîner au vice, et qui, en tout cas, ne peuvent se marier de bonne heure. Les hommes petits, faibles, à la constitution débile, restent, au contraire, chez eux, et ont, par conséquent, beaucoup plus de chances de se marier et de laisser des enfants.

Cela ne fait évidemment pas de Darwin un eugéniste convaincu mais démontre plutôt á quelle point les idées de sélection et d’hérédité étaient ancrées dans l’époque. Nul ne venait mettre l’éducation (et donc l’acquis) ou la culture en perspective ou ne considérait encore l’aspect neutraliste de l’évolution (cela vint bien plus tard), la notion de sélection avait donc la vie belle et expliquait tout.

Des contributions scientifiques d’importance

karl_pearsonKarl Pearson aura au final été plus connu pour ses travaux en statistiques que ses pensées eugénistes.

Les eugénistes de la première heure étaient ils donc des grands méchants à tendance légèrement nazi? Le moins que l’on puisse dire est que l’histoire aura donné tort aux eugénistes les plus farouches et radicaux. Mais leur héritage ne se cantonne pas aux seules dérives du régime nazi ou à la mise en place de campagne de stérilisation aux Etats Unis (voir article Wikipedia en anglais), il est aussi scientifique.

Les universitaires eugénistes ont effectué de nombreux travaux pour étoffer leurs thèses. Et leurs efforts ont donné lieu à de grandes avancées dans certains domaines voire même à la création de nouvelles disciplines.

  • Karl Pearson et Francis Galton donnèrent naissance à la biométrie. Leur but étant d’étudier les variations entre être humains, il leur aura fallu établir des protocoles stricts pour quantifier ces différences et les analyser. Tout autant que la création d’un domaine scientifique et technique, ils auront développé des outils statistiques telles que les mesures de corrélations qui sont hautement utilisées de nos jours.
  • Cette volonté d’étudier les différences entre les êtres humains donna aussi naissance à la génétique des populations avec Fisher et Haldane en brillants chefs de file. Ils développeront aussi des outils statistiques encore utilisés de nos jours et aidèrent avec d’autres scientifiques (dont Huxley) à établir la théorie synthétique de l’évolution conciliant génétique mendélienne naturelle, génétique des population et sélection naturelle.

Cela ne redorera pas forcément le blason de ceux qui promurent au mieux de racisme social, au pire des atteintes aux droits fondamentaux de l’Homme mais témoigne cependant d’un courant de pensée bien enraciné dans le milieu scientifique à la fin du XIXème siècle et début du XXème.

Conclusion

Si il ne fallait retenir qu’une chose de cette histoire, il s’agit du fait que les scientifiques et universitaires ne vont pas toujours dans la bonne direction et peuvent très bien ne pas distinguer les courants de pensées qui leur paraissent légitimes dans un contexte social et scientifique précis de la théorie nauséabonde qui va méchamment dégénérer à un certain point. De nos jours aussi, certains scientifiques déraillent parfois (à l’image de J. Watson, prix Nobel et co-découvreur de la structure de l’ADN qui multiplient les déclarations polémiques). Le débat contradictoire d’idées donnant une position central à l’Humain peut représenter une arme efficace pour éviter que l’Histoire nous fasse apprendre chèrement la dangerosité d’un courant de pensée.

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12 commentaires »

  1. [...] Depuis les actions du régime nazi d’Hitler tels que le programme T4 ou la Shoah, l’eugénisme, c’est peu de le dire, a plutôt mauvaise presse.  [...]

  2. Ce thème fait toujours polémique semble-t-il : à la lecture de l’Article, il est difficile de se faire une idée. Alors, qu’en est-il de l’eugénisme? Est-ce si dogmatique que même l’aborder selon quelque rigueur scientifique serait dangereux?! Purée comme c’est pénible ces publications en manche à balais…

  3. Cher Bubo,

    si l’on met de coté le caractère offensant (et un peu fouillis) de votre commentaire je dirai:
    1. cet article n’est pas censé être la réponse à tout et vous dédouaner de tout effort intellectuel pour savoir ce qui est bon ou mauvais.
    2. Il s’agit d’un article d’histoire des science qui replace l’émergence de l’eugénisme dans son contexte social. Rien de plus. Il ne s’agit donc que d’une infime fraction de la grande problématique qu’est l’eugénisme.
    3. Si vous pensez que l’eugénisme est dogmatique, je vous invite à relire cet article que vous semblez peu apprécier. Il n’est fait aucune apologie de l’eugénisme (au contraire) et il illustre que la notion a longtemps été ambigüe et que le dogme a justement changé en prenant en compte le poids de l’histoire.

    Bonne relecture. =)

  4. kewl cet article. Je m’etais rendu compte de la meme chose via wiki english et les delires aux states en cherchant des info sur Hakim Bey. Jamais ils en ont parle au lycee ou mm a la fac(ok, jy suis pas reste assez longtemps peut-etre) quand ils parlent de la montee du nazisme et tout les sales delires de cette epoque(ils parlaient surtout de Nietzche, desole pour l’orthographe douteuse).
    Dc cela semblerait bien en rapport avec la montee de la science, la revo indus et j’irais mm jusque a ajouter, avec l’aide de mon esprit scientifique tire de Femme Actuelle, la mort du concept de Dieu.
    C qd mm fou tout cela!

  5. .

    Le fait de vouloir éviter le risque d’avoir un enfant trisomique, ataxique ou dystrophique (entre autres) ne constitue-t-il pas une volonté individuelle pouvant s’étendre à une population sous la forme de l’application d’un eugénisme de fait ?

    Avec l’interruption volontaire de la grossesse et le diagnostic préimplantatoire, n’avons-nous pas une forme d’eugénisme génétique « PERSONNEL » s’opposant à l’eugénisme d’ÉTAT sans que les principes les plus élémentaires de l’éthique et de la morale ne soient remis en question ?

    .

  6. Bonjour Victor,

    et désolé de répondre si tard. Votre commentaire touche au coeur du problème. N’importe quelle procédure (IVG ou diagnostic pré-implantatoire par exemple) visant à ne pas poursuivre le développement d’un embryon ou à en privilégier un par rapport à un autre rentre dans la définition de l’eugénisme.

    De par le poids de l’histoire, l’eugénisme est vu comme un concept diabolique mais la réalité est plus complexe. Il faut définir ce qui est acceptable de ce qui ne l’est pas. Chacun aura une réponse différente sur la question. Certains pensent qu’il est mieux de ne pas donner naissance à un enfant trisomique tandis que d’autres y verront une abomination. C’est personnel mais l’état n’est pas déresponsabilisé dans la mesure où il légifère sur de telles questions.

    Je me répète mais c’est une thématique très compliquée et qui ne connaitra certainement jamais de consensus. J’avais un billet en préparation sur le sujet (une sorte de continuation de celui ci), il faudrait que je le finisse un jour…

  7. […] Un panthéon d’eugénistes : Bien que se référant à des idées déjà répandues, on attribue à Francis Galton la naissance de l’eugénisme en tant que terme et idéologie dans la seconde moitié du XIXème siècle. Scientifique, inventeur et explorateur, Galton a aussi la particularité d’être le cousin de Charles Darwin (arbre généalogique des Darwin), père de la théorie de l’évolution. Ceci est en fait bien plus qu’une simple coïncidence tant l’eugénisme était une idéologie répandue au sein de la bourgeoisie et du milieu académique britannique. Outre Galton, de nombreux universitaires britanniques renommés tels que Karl Pearson, Ronald Fisher, Julian Huxley (Frère de Aldous et petit fils de Thomas Henry alias le bulldog de Darwin), John Haldane ou Herbert Spencer auront embrassé ou développé les thèses eugénistes. Un bien beau panthéon scientifique cumulant de nombreuses distinctions telles que des médailles Darwin, Copley ou des titres de Sir prouvant que de telles pensées n’étaient pas marginalisées à l’époque. Dans d’autres pays d’autres grands noms comme Charles Richet, Alexis Carrel (tous deux prix Nobel de médecine français en 1913 et 1912 respectivement), l’américaine Margaret Sanger (initiatrice du planning familial) défendirent aussi ces idées. (source) […]

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